Adolphe BRINON
« Redorer son blason » à Pussay :
L'ère des BRINON

« Redorer son blason » se dit d'un gentilhomme qui retrouve sa fortune en épousant une riche roturière. Ceci peut s'appliquer aussi pour un seigneur qui veut agrandir son domaine en épousant une dame qui en possède quelques autres...
Pierre-Paul DUJONCQUOY a eu 20 enfants (ou 26 selon les sources) dont Louis-Paul né en 1787, fabricant à Orléans, et Thérèse qui se marie en 1798 à l'âge de 15 ans à Charles BOYARD, fils d'Henri BOYARD, marchand de bas à Étampes, implanté à Pussay en 1796 comme fabriquant de bas. Charles et Thérèse ont un fils, Louis BOYARD (1799 - 1854), fabricant de bonneterie et Maire de Pussay jusqu'en 1855.
Mais la lignée change de nom : Louis BOYARD donnera la main de sa fille Bathilde à un certain Adolphe BRINON qui deviendra Maire à son tour en 1874...

Ainsi, par au moins quatre fois, entre la fin du 18ème siècle et le milieu du 19ème, des commerçants en bonneterie, souvent venus d'ailleurs (Gommerville, Auneau, Mer/Loire, Paray-Douaville) vont reproduire ce qu'on fait jadis les seigneurs de l'Ancien Régime  : quatre mariages à Pussay avec des filles de manufacturiers les feront passer de l'état de commerçants à la situation de fabricants de bas et gants de laine, puis de chaussons et de chaussures : Note : Nous avons déjà vu précédemment que le bâtiment où se trouvait la première manufacture de laine et de bas DUJONCQUOY est encore debout : il abrite aujourd'hui la Bibliothèque municipale, le Musée Auchère, la Médiathèque ex-Salle des Associations et comprend le bâtiment qui se trouve dans la continuité, rue du Jeu de Paume. Nous savons aussi que c'est en 1793 que Pierre-Paul DUJONCQUOY devient le premier Maire de Pussay, pour à peine un an, (remplacé par Jean-Pierre BURET). Il était aussi le marguillier de la paroisse en 1790, c'est-à-dire le responsable des biens de l'église.
Un peu plus tard, M. JACQUEMET, marchand de bas à Etampes, devenu le gendre du fils de Pierre-Paul DUJONCQUOY, fera construire sa propre demeure, en plein milieu de la place du Jeu de Paume. En 1859 ce bâtiment devient la première et l'actuelle Mairie de Pussay.
Premiers emplacements des fabriques :
  • DUJONCQUOY - Place du Jeu de Paume et rue de la Libération
  • BURET - Rue Etienne Laurent, face à la place du Carouge et rue Charles Michels
  • BRINON - Rue Charles Michels (devenue Librairie de l'Armée de Terre)
  • LEMAIRE - Rue Etienne Laurent
  • LEJEUNE - Rue Charles Michels
  • HUTEAU - Place de la Mairie, contre l'église
  • LANGLOIS-BOYARD - Rue Etienne Laurent, place du Carouge

Gaston Brinon, Monsieur et Madame Brinon
2ème rang; Adolphe Brinon, Henri Brinon
L'usine BRINON et la Mécanisation
Son beau pére Charles BOYARD, fondateur de la manufacture Boyard en 1796, meurt en 1856.
Adolphe BRINON s'associe alors avec sa veuve, Célina ANCEST, pour continuer l'exploitation de la fabrique.
Il va impulser un nouveau souffle à l'entreprise, en transformant radicalement le métier grace aux ressources de la mécanisation et de la vapeur. Dès 1862 il fait bâtir une foulerie à vapeur en périphérie du village, l'actuelle rue Charles Michels.
Il ne cesse de construire de nouveaux ateliers de 1875 aux années 1880, en investissant, développant et modernisant la Fabrique.
La société «Vve Boyard Fils et A. Brinon» née en janvier 1880, a été créée entre Adolphe Georges BRINON et Charles Louis Emile BOYARD, fils de Louis BOYARD et Célina ANCEST. Elle est dissoute en janvier 1883, et remplacée pour 18 ans, par la société «A. Brinon et Georges Gry». Elle est constituée par l'association de deux établissements :
- celui de MM BRINON et Charles Louis Emile BOYARD sous la raison sociale «Veuve Boyard fils et A. Brinon»,
- celui de Mme Rose Virginie Irma BELZACQ, épouse de M. BRINON, sous la raison sociale «Veuve Louis Buret».

Outre ses efforts pour la bonne marche de l'entreprise, il gère aussi les "oeuvres sociales" :
- il crée une fanfare en 1882,
- il construit un nouveau bâtiment pour l'orphelinat en 1890,
- il fonde la Caisse de secours de la manufacture en 1896,
- il construit la cité Brinonville pour loger les ouvriers en 1895 et 1896 (20 logements),
- il soutient l'école libre des sœurs de la Sainte-Enfance établie à Pussay en 1846,
- il créé la société de gymnastique, de sports et de musique "La Jeanne d'Arc" en 1909.

En mars 1901, Adolphe BRINON, ses fils et son gendre passent un acte de continuation de l'association formée entre eux pour une durée de 18 ans. Lorsqu'il quittera la société en 1903, il aura 72 ans.
En 1911 Adolphe BRINON décède. Ses fils tentent de diriger ensemble l'entreprise mais ils décident finalement de se séparer. Henri conserve la direction de l'usine et paye sa part à son frère.
Le 1er mars 1913, la société «Les fils de A. Brinon» créée en 1904 et exploitée par Gustave et Henri BRINON est dissoute. Henri BRINON est le seul liquidateur.
En 1922, en bon industriel Henri BRINON rénove son usine, un investissement important, mais nécessaire. Après la guerre, les habitudes changent : la disparition progressive de la bonneterie et du chausson noir, impose une reconversion dans le textile.
En mars 1914, les trois fils de Gustave : François, Etienne et Paul, créent leur propre entreprise qu'ils baptisent : «Les fils de Gustave Brinon», puis «FiGuBri».

Gustave Brinon

Henri Brinon
En août 1921, au lendemain de la guerre, les BRINON crééent le club sportif de Pussay avec pour président Jacques BRINON, le fils d'Henri et l'équipe de foot de la Jeanne d'Arc. Ils offrent aussi à la population des fêtes grandioses, un théâtre et un cinéma. Il y a alors 535 ouvriers aux usines "A. Brinon Fils" et 130 chez "Les Fils de Gustave Brinon".
En 1923, Charles Henri BRINON, créé avec l'aide d'Henri BRINON une S.A. «Société des établissements A Brinon Fils» pour la fabrication et le commerce de bonneterie, de chaussures et de filature et tissage.
La crise de 1929 n'atteint pas immédiatement Pussay, car les usines continuent à fabriquer malgré la mévente et stockent leur surplus. Mais le chômage commence à s'installer.
Les grèves de 1936 : lorsque Laval diminue les salaires en 1935, Henri BRINON applique la diminution dans son usine.
En 1936, on assiste à la naissance à Pussay du syndicat des ouvriers et ouvrières en chaussures de Pussay que dirige André BROSSIN alors magasinier aux établissements A. Brinon Fils. Ces derniers ne signant pas les accords Matignon, la grève est décrétée.
La guerre va interrompre les conflits pour un temps. Mais une fois terminée, la situation s'est considérablement transformée. La mairie est passée aux mains des communistes et le maire n'est autre que le président du syndicat.
Après guerre, en 1948, Jacques BRINON continue à financer d'importants travaux de transformation dans la salle du cinéma ainsi que de nombreuses œuvres sociales : école libre, patronage, association. Mais pendant la guerre, le matériel n'avait pas été changé et était usé. De plus, le personnel était devenu trop nombreux. Il doir réorganiser son usine.
Le 31 décembre 1948, la direction licencie 221 ouvriers.
En 1950, le krach du "Bon Marché" porte à la société un rude coup puisqu'elle est un de ses fournisseurs.
De 1950 à 1953, elle accepte les marchés de l'Intendance à perte, pour maintenir l'outil de travail, mais pendant tout ce temps, la crise de l'industrie de la chaussure et du textile s'ajoute aux difficultés sociales. Fin août 1953, la société BRINON ne peut faire face à ses créances et malgré la garantie de Jacques BRINON sur sa fortune personnelle, la banque Société Générale refuse d'avaliser des traites. Le dépôt de bilan est obligatoire.
Le 11 septembre 1953, les Etablissements "A. Brinon Fils" sont mis en liquidation judiciaire.


André BROSSIN
EXTRAITS DU LIVRE d'André BROSSIN
(1905 - 1992 - Maire de Pussay de 1945 à 1959)
Concernant l'histoire désastreuse de l'usine BRINON, un témoignage nouveau vient de nous être apporté.
André BROSSIN , Maire de Pussay à l'époque, a laissé ses mémoires et ses descendants ont eu la gentillesse d'offrir un exemplaire de cet ouvrage à la Municipalité pour le futur Musée de Pussay. En voici des extraits :
« Nous étions à la fin de juillet 1936 ...
Après ce tour d'horizon, les ouvriers votèrent la grève à l'unanimité avec l'occupation de l'usine. Ce fut un très dur combat qui dura 72 jours.
L'accord comprenait : la reprise du travail pour tout le monde sans exclusive. La semaine de 40 heures. Les salaires des femmes passaient de 1,25 à 2 francs l'heure et celui des hommes de 3 à 5 francs anciens de l'heure. Les congés payés étaient acceptés et les conditions de travail améliorées.
... Le 9 septembre 1936, tous les ouvriers reprenaient le travail. Voulant oublier ce cauchemar, les ouvriers travaillaient d'arrache-pied. L'usine tournait à plein rendement.
Hélas ! Alors que depuis huit mois, le travail avait repris, les ouvriers apprenaient qu'il se passait quelque chose dans les bureaux de la direction.
L'accalmie ne dura pas longtemps.
Les 2 et 3 mai 1937 étaient jours de la fête locale ; comme chaque année à la même époque, les usines étaient fermées. Le 2ème jour de la fête, les ouvriers apprenaient avec stupeur qu'une affiche était apposée sur les portes de l'usine annonçant qu'elle était fermée pour cause de réorganisation et que le personnel recevrait une lettre individuelle pour la reprise du travail.
Il apparaissait, sans aucun doute, que c'était en vue d'éliminer certains ouvriers gênants.
Un nouveau long conflit se préparait. Nous n'avions pas pensé à l'esprit revanchard de la direction et de sa suite. Il y avait lock-out. »
Après la seconde élection de la liste ouvrière, le patronat local tente de renouveler le lock-out.
Charles MICHELS, (1) Secrétaire Général de la Fédération des cuirs et peaux, informé de la situation de l'usine de Pussay, arrive le 11 juin 1937 et accompagne la délégation syndicale près du patron.
« La fermeté des ouvriers, les arguments convaincants de Charles Michels firent comprendre au patron que ce lock-out n'avait que trop duré. Dès le lendemain 12 juin, le travail reprenait pour la totalité du personnel. »
Mais hélas, peu d'années après, le conflit reprit aboutissant cette fois à une fermeture définitive.
« Le 31 Décembre 1948, une nouvelle affiche était apposée aux portes de l'usine annonçant la fermeture des ateliers pour cause de réorganisation... Nous commencions à être habitués à ces manœuvres... Les lettres reçurent le même accueil qu'en 1937 lors du dernier lock-out... Ce conflit dura plusieurs mois...
Alors qu'il durait déjà depuis plus de 90 jours, les parlementaires de gauche intervenaient à la Chambre des députés afin que le gouvernement mette fin à la douloureuse situation des travailleurs de ce petit pays de Beauce.

Daniel MEYER
Le Ministre du travail, Daniel MAYER, s'engagea à intervenir lui-même auprès de ce patron de combat. Au cours d'une séance qui suivit, le Ministre rendit compte de sa démarche.
Devant les députés, il fit la déclaration suivante, le 22 Mars 1949 :
« La commune de Pussay comprend moins de 2000 habitants. Au centre du village, avec une allure féodale comme naguère le château fort est la maison d'habitation de l'industriel et des entreprises qui groupent la presque totalité de la population active.
Les choses vont de père en fils, à la fois parmi les salariés et parmi le patronat.
De ce dernier, on peut dire qu'il s'agit - j'ai l'habitude de modérer mon langage - d'un véritable patron de combat. Et le Ministre ajoute : « J'ai fait appeler le Directeur de l'entreprise qui a pratiquement « lock-outé » la totalité des ouvriers pour des raisons qui, je n'hésite pas à le dire, relèvent beaucoup plus de la politique que de la réorganisation intérieure. » (J.O. Mars 1949 p.1701)
(...) Enfin, dans la soirée du 11 Avril 1949, après 101 jours de lock-out, voyant la détermination du personnel, il donna son accord pour que tous les ouvriers reprennent le travail, sans aucune exclusive.»
Quatre années plus tard, en Décembre 1953, la Direction de l'usine BRINON déposait le bilan.
Parmi les griefs formulés contre l'employeur, était le manque de comptabilité industrielle, signalé depuis 1948 par le Comité d'Entreprise et son expert comptable.
Le tribunal ayant délibéré rendit le jugement suivant :
« Attendu qu'il résulte ainsi des documents de la cause que la Société Brinon aurait pu facilement supprimer les causes du déficit de son entreprise s'il avait été tenu une comptabilité industrielle sérieuse et procédé à une réorganisation des cadres de l'usine.
Attendu, dans ces conditions, que la fermeture de ladite usine n'était pas justifiée par des raisons impératives et était la conséquence de la démission pure et simple de sa direction devant ses responsabilités de chef d'entreprise.
Attendu qu'il y a lieu de déclarer que la rupture du contrat de travail doit être considérée comme abusive...etc. »

Ayant fait appel de ce jugement, un autre tribunal confirma le jugement de Méréville en tous points.
En fait la Direction avait décidé de se saborder.
En 1956, le patronat fit appel à la cour sociale de la Cassation. Les jugements de Méréville et d'Étampes furent cassés. Les termes employés par ce jugement constituaient un aveu ridicule :
« Aucune règle légale ne l'oblige (l'employeur) à bien gérer son entreprise. » !!! « Le Directeur comptable qui porte aussi une certaine responsabilité dans la fermeture de l'entreprise » réclama 18 millions et demi de francs de dommages et intérêts. On lui octroya tout de même 4 millions !
Pussay était devenu une commune dortoir...




(1)
retour Charles Michels :
Né de père inconnu en 1906 à Paris, il est reconnu par Jean MICHELS, chaudronnier. A l'âge de 11 ans, il travaille dans une usine de chaussures. Il entre au Parti Communiste en 1926 et est élu député en avril 1936. Il est fusillé par les nazis avec 26 autres otages, en même temps que Guy MÔQUET et Jean-Pierre TIMBAUD, le 22 octobre 1941, à Châteaubriant.
Extrait de la dernière lettre de Charles MICHELS :
« Console ma bonne petite mère. Fais de nos filles de braves petites femmes et qu'elles se souviennent que leur père s'efforça toujours d'être un honnête homme et qu'il consacra toute son existence pour que les travailleurs aient une vie meilleure. Cela viendra ! »