Les Gargouilles...
La Véritable histoire Des Gargouilles

« Au lieu-dit « Les Gargouilles », un certain Louis PLU construisit une sorte de château à deux tours qui s'annonçait sur un panneau de cette façon : « A l'Auberge Prolétarienne » - « Aux bougies éclairant le peuple ».


...ou plutôt : Aux fraises des Gargouilles
Nous poursuivons l'histoire de notre commune, par l'histoire d'un de nos quartiers, l'un des plus remarquables, les « Gargouilles », situé sur la D 838, au bout du village. A vrai dire, il n'y a pas beaucoup de personnes habitant Pussay qui connaissent ce récit. Nous le devons à un correspondant d'Aix-en-Provence, petit-fils du constructeur de la maison « Aux fraises des Gargouilles », une maison, elle aussi remarquable…
Un jour une jeune fille en pleur vint frapper à sa porte. Il lui ouvrit et il apprit d'elle qu'elle avait suivi des « romanichels » et que l'un d'entre eux avait voulu la violer. Il la logea et elle devint sa servante. Puis elle devint sa femme : ils se marièrent à Pussay le 28 Octobre 1905 : elle s'appelait Marie PHILIPPE et n'avait que 19 ans, car née le 1er janvier 1887, à Regnéville, en Normandie (Manche).
C'est grâce au petit-fils du constructeur de la maison dite des « Gargouilles », encore debout aujourd'hui, que nous pouvons dévoiler une partie de cette histoire.
Mon Grand-Père Louis

« J'ai connu mon grand-père à travers les récits que me racontait ma mère et aussi par de vieilles photos jaunies par le temps qui le montraient en pleine jeunesse.
Il y en avait une qui m'impressionnait beaucoup quand j'étais enfant. On le voit au-dessus du toit, accroché au paratonnerre, les bras étendus et le corps à l'horizontale. Il faisait le drapeau, disait-il.
Je l'ai recherchée longtemps cette photo, mais malheureusement elle a disparu dans les vide-greniers ou déménagements successifs.
J'avais un an quand il est décédé.
Il était né d'une famille pauvre, près de Chartres, sous la deuxième République.
Il était issu de la campagne, de la grande plaine de Beauce, où les champs se perdent à l'horizon. »
« Journalier comme son père, il avait appris par la suite le métier de maçon, « sur le tas », comme il disait, en voyant faire ; et il fallait piger vite, car le coup de pied au cul était vite arrivé en période d'apprentissage !
Son visage aux traits fins, avec des yeux vifs et perçants, d'un bleu gris, montraient une grande vivacité d'esprit. Il contrastait par son aspect, notamment par ses mains robustes, des mains noueuses comme un cep de vigne, des mains des gens de la terre.
L'école n'était pas obligatoire, mais il avait acquis les rudiments suffisants pour compter et lire sans difficulté.
Il avait rêvé d'avoir un garçon et il avait même déjà trouvé son prénom : Lucien. Quand ma grand-mère accoucha d'une fille, sa déception fut grande et Lucien devint Lucienne. Il fut enfin récompensé au deuxième enfant et, comme beaucoup d'hommes de l'époque, il fit de son fils le prolongement de lui-même. Malheureusement, la nature contrarie parfois les choses et les qualités de courage, d'habileté, d'intelligence qui l'habitaient sont venues se fourrer chez sa fille, alors que le garçon, peu enclin au travail, faisait la désolation de son père. »
« Pourtant, les filles ne comptaient pas. « Elle sera boniche, comme tout le monde ! » disait-il à sa femme. Heureusement, ma grand-mère qui avait tant souffert de ce statut lui a tenu tête et a fait apprendre à sa fille le métier de couturière.
Il était pétri d'honnêteté et ses idées humanistes lui donnaient une force de conviction qui imposait le respect.
Plus tard, c'est à Pussay qu'il posa son baluchon. »
Son père (mon arrière-grand-père) était carrier et tous les jours il taillait des tas de pierres. Son patron passait une fois par semaine pour évaluer le travail qu'il lui payait en l'exploitant, car il ne savait ni lire ni écrire. Un jour, mon grand-père, alors enfant, était venu l'aider pour grossir ces tas de cailloux qui nourrissaient si médiocrement son homme : il avait observé que son patron comptait à son avantage le travail exécuté. Il lui avait fait la remarque – car lui savait compter – et le patron, en regardant l'enfant, lui dit : « Comme te voilà grand ! ». Du coup, il rectifia le règlement à la juste valeur du travail exécuté par son père.
Il avait souffert de l'oppression des puissants, mais c'était difficile de sortir de l'ornière. Il avait des rêves de révolte. Il fallait construire un château, à l'égal des nantis. Son rêve s'est en partie réalisé.
En bordure de la grand' route, il a construit entièrement de ses mains et avec son intelligence, une maison château-fort.
Elle était flanquée de deux tours rondes recouvertes de tuiles plates de Boulogne et surélevées d'un paratonnerre. Un corps de bâtiment percé de meurtrières était en partie haute brodé de créneaux d'opérette. A gauche de l'entrée, on pouvait voir un passage en forme de guérite encastré dans le mur de clôture qui servait de mur d'enceinte avec ses meurtrières. Au dessus du portail métallique de style tout à fait contemporain, en grosses lettres noires, étaient écrits les nom et prénom de mon grand-père.
Sur le fronton, au-dessus du portail, une couronne royale plastronnait et se détachait dans le ciel. Ce mélange de modernité et de faux château ressemblait à un bric-à-brac des plus hétéroclites et du plus mauvais goût. Sur la façade principale qui bordait la route, il y avait deux panneaux aux inscriptions saugrenues. Sur l'un, on pouvait lire « AUBERGE PROLÉTARIENNE ». Sur l'autre « AUX BOUGIES ÉCLAIRANT LE PEUPLE ».
Il avait transformé sa maison château en auberge et pas n'importe laquelle : seuls les prolétaires pouvaient y entrer. Les dimanches après-midi, on pouvait chanter et boire, bien entendu, et danser sous les lampions, dans une ambiance de guinguette. Ainsi, on entrait au château des prolétaires et le bon peuple pouvait s'amuser. Et à travers ce décor d'opérette, il offrait un lieu où les gens qui avaient en 1900 une vie très dure, pouvaient s'offrir, l'espace d'un moment, un peu de détente et quelques parties de rigolade.
C'était un original, mais il avait aussi des convictions !
Pour sortir le dimanche, les ouvriers se changeaient et revêtaient « un bleu propre », comme ils disaient. Une veste et un pantalon en toile bleu qu'ils enfilaient pour le travail avec une fente sur la jambe droite pour glisser le mètre en bois plié pour les gars du bâtiment.
Les jours de semaine, ils s'entouraient la taille d'une bande de flanelle, rouge de préférence, afin de tenir les reins au chaud, et surtout les lombaires mises à l'épreuve par tous ces travaux de force.
Cette auberge prolétarienne recevait aussi bien des gens de passage que les habitants des environs et, un beau matin d'hiver, mon grand-père vit arriver une jeune fille toute essoufflée et en larmes. Elle demandait protection. Elle était poursuivie par un homme, un gitan disait-elle, qui voulait la violer.
Mon grand-père, ému, décrocha son fusil qui était pendu au mur et sortit de l'auberge pour voir de quoi il retournait. En effet, il vit une roulotte tirée par un cheval qui s'éloignait sur la route et disparaissait peu à peu dans le brouillard matinal.
Drôle d'aventure pour cette jeune fille qui avait fait une fugue et avait rêvé d'évasion en partant sur la route. Elle avait été séduite par cette famille de gitans un soir de passage, dans le village où elle habitait, bercée par cette musique tzigane aux accents envoûtants.
Mon grand-père l'embaucha comme serveuse et finit par l'épouser. Par la suite, ils se rapprochèrent de la région parisienne, à Athis-Mons, pour une question de travail.
La Russie avait fait sa révolution d'octobre et il militait pour la cause du peuple. La faucille et le marteau bien en vue sur le toit de la nouvelle maison annonçait sans équivoque la cause pour laquelle il se battait. C'était un idéaliste : il donnait une partie de sa paie au Parti Communiste et, lorsque ma grand-mère réclamait un peu plus d'argent pour faire « bouillir la marmite », il répondait : « J'en n'ai plus… il faut penser aux pauvres ».
Ma mère a souffert de cette prise de position politique. A l'école, on la montrait du doigt, l'église était encore très influente en 1920. Et lorsque le curé de la paroisse a disparu, le coupable était tout trouvé : ce ne pouvait être que mon grand-père… pensez donc, un communiste et un anticlérical de surcroît !
Au bord de la rivière, on avait retrouvé la soutane et le vélo. Après des recherches infructueuses, mon grand-père fut arrêté pour passer aux aveux.
Cela dura 8 jours, sans aucun aveu, évidemment, et sans aucun indice pour faire avancer l'enquête, jusqu'au jour où les gendarmes s'aperçurent que la bonne du curé avait disparu ; elle aussi. Le prêtre avait tout simplement défroqué et roucoulait avec son « ensorceleuse ».
« Mon grand-père, libéré mais humilié, avait décidé de se venger.
Il eut l'idée de monter une pièce de théâtre qui retraçait les faits avec des traits pleins d'humour afin de ridiculiser ses accusateurs.
La pièce s'appelait « L'affaire du curé de Chavanay ». Il avait un sens aigu de la mise en scène : il avait préparé une vessie remplie de sang, dissimulée sous la soutane du curé que l'assassin crevait au moment du drame.
Quelqu'un qui défie l'autorité se fait bien sûr des ennemis, et comme il était vindicatif, les raisons étaient nombreuses pour se disputer. Il était fâché avec les voisins pour une raison qui m'est inconnue, mais sa vengeance fut pour le moins insolite. Il avait repéré que les voisins faisaient sécher leur linge dans leur jardin et que les grands draps blancs s'étendaient à proximité du mur mitoyen. Il posait sur le mur son échelle et, sans se faire voir, il repérait si les draps étaient en place. Alors, à ce moment, il était animé d'une jubilation vengeresse ; il actionnait une sorte d'appareil à ressort qui expédiait par-dessus le mur des petits paquets d'excréments qui venaient s'écraser sur le mur blanc de toile écru, après avoir effectué une trajectoire assez semblable aux boulets des catapultes du Moyen-âge.
Ce genre d'action ne facilitait pas les bonnes relations de voisinage et, au gré du temps, il s'était fait des ennemis tenaces.
Un soir d'hiver, trois d'entre eux s'étaient cachés pour le surprendre sur le chemin de la maison, dans le but de lui administrer une trempe, une dégelée, une bonne raclée en quelque sorte. Ils avaient sous-estimé l'agilité et la force du grandpère.
Après une bagarre courte mais intense, il avait assommé l'un d'entre eux et fait se sauver les deux autres.
Il faut dire qu'il avait effectué son service militaire au Bataillon de Joinville, comme pompier de Paris et qu'il avait appris le sport de combat et la boxe française où l'agilité de la savate a autant d'efficacité que la puissance des poings.
Il ne supportait pas qu'on manque de respect aux femmes. Un jour de fête dans sa guinguette de château-fort, un des danseurs, bien éméché, lança une bouteille de vin en direction de sa compagne qui lui reprochait d'avoir trop bu. L'altercation qui en suivit avec mon grand-père se termina par une bagarre. Il exigea devant tout le monde que l'ivrogne lave son sang qui avait taché le parterre.
Sa sépulture existe encore. Elle est composée d'un tertre sur lequel est posé un tas de pierres meulière bien taillées, certainement en souvenir de son père qui en avait taillé des tas, pendant toute sa vie. Et, devant, sur une plaque de marbre noir, on peut lire, en guise d'épitaphe : « libre penseur ». Une manière comme une autre de ne pas se laisser embrigader par la religion quelle qu'elle soit, ni dans aucun système, ce qui le faisait taxer d'anarchiste par ses amis.
Il était déjà né lors du massacre des Communards par les Versaillais en 1871. Leurs idées avaient fait leur chemin dans sa tête. Sur le plan social, ils envisageaient de donner la terre au paysan, l'outil à l'ouvrier, le travail pour tous. Le programme politique comportait entre autre la séparation de l'Eglise et de l'État. A l'époque, l'Eglise avait choisi son camp, du côté de l'ordre, du côté des nantis et c'est une des raisons qui développera chez ces gens du peuple cet anticléricalisme viscéral. »