Extrait de l'ABEILLE de l'Arrondissement d'Étampes du samedi 5 février 1853
Pussay en 1853

« Gargantua est mort : Vive Gargantua ! »

Nous sommes sous le Second Empire ; Napoléon III gouverne… les récoltes sont mauvaises et le prix du pain va monter de 25 à 43 centimes ; la pomme de terre est malade ; la vigne a l’oïdium… Pourtant, ces calamités ne semblent pas affecter Pussay…
Dans notre village, on vient de célébrer la fête patronale de la saint Vincent, en ce 22 janvier 1853 et, quelques jours plus tard, le journal d'Étampes fait paraître un article dont voici le fac-simile. Article de « L’Abeille d’Étampes », du 5 Février 1853.

L'ABEILLE de l'Arrondissement d'Étampes
Gargantua est mort : Vive Gargantua !
Pro deus Gaster !
(1)
J’ai une nouvelle à vous apprendre, une très bonne nouvelle et qui vous intéresse au plus haut degré, j’en suis sûr : Gargantua est né dans le département de Seine-et-Oise, tout près d’Étampes, à Pussay… chut ! N’en dites rien, l’Académie des sciences gastronomiques me chercherait querelle et voudrait me prouver qu’il est né à Chinon : je vous prouverai le contraire tout à l’heure.
On se plaint généralement dans le monde…gastronome de décroissement continu de l’appétit humain. Comme tout le monde, je déplorais ce funeste état de chose ; je ne pouvais passer devant l’échoppe d’un boucher ou d’un marchand de comestibles, sans pousser un ou plusieurs soupirs de commisération pour ces honnêtes industriels. Où est-il, me disais-je, le temps ou Achille (ou bien Agamemnon, je ne me rappelle plus au juste lequel) emportait sur ses épaules un boeuf pour le repas du soir, Ce bon temps où Milon de Crotone et autres amis de la victuaille en général et du quartier de boeuf rôti en particulier… cet âge d’or où le lamentable Énée et ses faméliques compagnons faisaient, sur les rivages plus ou moins hospitaliers où les jetaient tour à tour la protection de Pallas et la haine de Junon, de si gigantesque repas ? O grand Rabelais ! Quand je me vois attablé devant un soupçon de beefsteak, une simple tranche de gigot, une côtelette plus mince encore ou un oeuf à la coque, je crois voir ta grande ombre se dresser menaçante devant ma fourchette inutile. Je crois t’entendre me citer avec indignation les beaux exemples et l’appétit héroïque de Gargantua. Je rougis de honte et dévoue aux dieux infernaux et aux légumes secs mon estomac rebelle… Amère dérision ! nous sommes obligés, pour réveiller un peu notre appétit dépravé d’avoir recours aux excitants, aux ressources culinaires, au verre d’absinthe… Infandum ! (2). Cette situation est intolérable… heureusement qu’à Pussay… mais je m’expliquerai tout à l’heure.
Hier donc, je soupais – si on peut appeler souper l’action d’absorber une tranche de viande métaphoriquement appelée bouilli – et je déplorais in petto et avec amertume le statu quo culinaire, lorsqu’on m’apporta une nouvelle qui me fit bondir de jubilation : c’était le bulletin qu’on va lire.
Compte exact et détaillé de ce qui a été absorbé, bu et décoré, en solide et en liquide, dans la commune de PUSSAY, pendant les cinq jours de la fête de saint Vincent.
Le tout coté au plus bas ;
Avec cette explication d’une sublime éloquence : la commune de Pussay compte 300 feux.(3)
Vous le voyez : Gargantua, premier du nom, est né à Pussay, et tous les Pussayens en sont les dignes descendants. Pour moi, j’y suis formellement décidé, puisqu’il vit si bien à Pussay, je pars ; j’emmène avec moi mes amis – s’ils veulent me suivre – et ils le voudront – nous partons, avec armes et bagages ; la broche en verron (?) ; la cuiller et la fourchette pendues à la ceinture en guise de poignards, un plat pour bouclier… et nous débarquons à Pussay. Nous y fondons une colonie extra culinaire ; je rédige un Moniteur officiel du menu de nos repas, et nos prospectus, parfumés des suaves émanations de nos cuisines, vont dans toute l’Europe… que dis-je ? dans tout l’univers, réveiller partout l’appétit somnolent, et nous devenons tous, plus ou moins, des Achille et des Agamemnon, des Enée et des Gargantua.
Qu’on se le dise !! »
Signé : Hercule le Jocophile

C’était il y a 160 ans !!
Rappelons que la fête patronale de la saint Vincent à Pussay avait lieu, encore à cette époque, le 22 janvier, ceci jusqu’en février 1879, jour où l’on décida de la reporter au 1er dimanche de mai, ceci pour profiter d'un meilleur temps !!!
(1) retour Pro deus Gaster, Pro deus Gaster = gloire au dieu Estomac.
(2) retour Infandum, Infandum = abominable !
(3) retour 300 feux, 300 feux = 300 familles
(?) retour broche en verron, peut-être allusion au poète latin Verron qui possédait 5 000 grives que l’on faisait à la broche…